Slap Happy Humphrey - Slap Happy Humphrey

chronique - 02.09.2010 07:00

Du folk acide aux extravagances bruitistes.

Si le nom Morita Douji vous est familier, que vous ne craignez pas les explorations sonores ou que Jojo Hiroshige et ses expériences folles animent vos soirées, alors cet album est une référence que vous vous devez de posséder. Rangé bien comme il faut entre vos CD d'Angel'in Heavy Syrup et Hijokaidan. Pour la petite histoire, après la sortie de l'album en 1994, chez Alchemy Records (évidemment), le groupe a eu quelques soucis avec les avocats de la chanteuse. En effet, les trois lurons n'avaient tout simplement pas demandé (ou avaient oublié de demander) la permission de reprendre tous les morceaux présents sur le disque. Résultat, il a été retiré de la vente un an plus tard et n'a jamais été re-pressé jusqu'à présent (pas si sûr). Il en existe néanmoins deux éditions : l'une de chez Alchemy, donc, ainsi qu'une autre de chez Public Bath aux États-Unis pressée la même année (forcément, le label avait édité le single précédent). Plusieurs rééditions ont suivi suite à l'engouement des fans avant son retrait du commerce.

Il faut savoir que cet album est sorti quelques temps après le regain d'intérêt pour Morita Douji, qui était jusqu'à lors un peu délaissée par le grand public, grâce à l'utilisation de Bokutachi no Shippai (Our Failure) comme générique de la série Koukou Kyoushi en 93. Un "hasard" qui repoussa d'un an la sortie du single précédent l'album.

En voyant la composition de ce groupe, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'attendais alors à un mélange dramatique, nostalgique, psychédélique et outrancier de quelques belles reprises de Morita Douji. Les premières notes de Chihei-sen (The Horizon) résonnent, un frisson me parcourt, un bruit s'étale sur plusieurs secondes, le disque tourne et retourne. Puis la voix de Mineko Itakura (Angel'in Heavy Syrup) se pose doucement sur la guitare acoustique de Hiroaki Fujiwara (Subvert Blaze). Autre chose était attendue. Mais l'on ne peut galvauder de tels chefs-d'œuvres des années 70 d'un tour de main et un grave respect se ressent au travers du disque. Les roulades psychédéliques attendues ne sont donc pas au programme, mais la déception ne nous atteint pas. Elle glisse, elle se perd. Elle n'a pas le temps d'arriver jusqu'à nous. La beauté fragile et vaporeuse du chant de Mineko transporte, anime, émerveille et emballe le cœur.

La personnalité de Morita Douji se ressent dans chacune de ses compositions, un univers intime, nostalgique, mélancolique. Cette rencontre des genres quelques décennies plus tard avec Jojo et ses délirants arrangements bruitistes est une expérience qui oscille entre deux bords. L'interprétation des morceaux de la chanteuse dans un environnement noise, de par l'apparition de temps à autres de quelques larsens ou bruits en tous genres, remplaçant les samples originaux (qui étaient souvent issus de field recordings). Cela entraîne irrésistiblement la création de diverses images, de sursauts, dans notre esprit. Invitant l'auditeur dans une toute autre dimension, non pas en altérant la composition originale, mais en y incorporant des éléments nouveaux, en remplacement d'autres.

L'ajout du bruit sur les compositions folk acides et l'univers si personnel de la chanteuse rendent l'écoute fantasque, comme s'il s'agissait d'une juxtaposition de deux disques bien différents. Deux univers discordants et complémentaires. Qui s'assimilent au fil des écoutes. Qui nous enveloppent dans un cocon pour mieux nous perdre, pour mieux infiltrer notre âme et nous emplir de vide, de tristesse, de solitude puis nous fracasser par quelques entortillements d'une guitare bruyante et impitoyable. Car Morita Douji n'était pas réputée pour ses compositions guillerettes. Et l'interprétation qu'en font Jojo et sa bande renforce ces sentiments, et nous bat de plus en plus fort.

À noter le travail remarquable effectué au violon et à la guitare par Hiroaki Fujiwara, qui nous régale sur de belles mélodies, accompagné de temps à autre par le piano de Miyu et le clavier de Sugisaku (sur quelques compositions seulement). Aoki Yoru Wa sonne déjà. Morceau où Jojo s'excitera le plus longtemps. Comme pour nous dire que le rêve s'achève, qu'il faut se réveiller, bien venu juste avant Furueteirune et son ouverture tout en douceur, histoire de nous engourdir avant le finale à l'arrière-goût apocalyptique.

La première écoute peut sembler étrange. Mais plus on enchaîne les morceaux, plus on est atteint d'une excitation nauséeuse et confondante. Une interprétation puissante et surtout impressionnante d'une œuvre si peu (ou mal) connue, d'une artiste au vécu, à l'univers neurasthénique et sombre. Un disque facile d'accès, qui nous fait (re)découvrir une artiste talentueuse et par là même, une fine équipe dont la réputation et le goût ne sont plus à faire. Au fil des écoutes, de nouveaux sons peuvent être découverts, des associations formidables se révèlent alors.

Une note ne saurait refléter la "magie" qu'atteint cet album, je ne peux que conseiller de l'écouter et de vous en faire votre propre avis. Même les plus récalcitrants aux vagabondages bruyants peuvent en apprécier le contenu. Un disque à écouter, pour se faire un avis, tout simplement.
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