Ryuichi Sakamoto - Thousand Knives

chronique - 17.10.2008 14:00

Le premier album du Maître ! 9/10

Fin des années 70. Les premières expérimentations de Pierre Schaeffer et de son Groupe de Recherches Musicales pour le développement de la musique concrète et électro-acoustique sont maintenant bien loin. Les synthétiseurs et séquenceurs sont plus petits, portatifs, et de très visionnaires groupes de rock et de pop s'en emparent alors pour élargir leur gamme de sons. Parmi ceux-ci, Kraftwerk, un groupe allemand dont la musique répétitive aux sonorités industrielles parodie la modernité technologique, la vitesse de l'information (Autobahn), la mécanisation et la standardisation (The Man-Machine).

Le son de Kraftwerk, au-delà de son aspect musicalement novateur, véhicule un véritable état d'esprit et s'adresse uniformément à toutes les nations se développant autour des techniques électroniques de communication. A l'image de ces nouveaux réseaux délocalisés, la musique du groupe traverse rapidement toutes les frontières et franchit toutes les barrières, donnant naissance à de nombreuses vocations artistiques de par le monde. Au Japon, un étudiant de l'Université des Beaux Arts et de Musique de Tokyo, Ryuichi Sakamoto, s'intéresse également à ces nouvelles sonorités électroniques. Gageons que le message qu'elles véhiculent ne laisse pas non plus insensible le jeune garçon, résidant alors dans un Japon au développement économique explosif, pour lequel prospérité rime plutôt avec productivité et collectivité qu'avec santé et individualité.

L'année 1978 marque pour Sakamoto la fondation du trio "Technopop" Yellow Magic Orchestra, avec Haruomi Hosono et Yukihiro Takahashi, ainsi que son premier effort en solo, Thousand Knives, au sujet duquel la légende dit que son enregistrement aura nécessité environ 500 heures, sans que son compositeur n'ait pris véritablement le temps de dormir durant plusieurs mois.

L'album est composé de six longues pièces instrumentales, très inspirées, et aux arrangements riches et convaincants malgré l'évidente jeunesse de son interprète principal. Bien que certaines combinaisons de sons soient amplement répétées, les mélodies développées dans la plupart des titres sonnent typiquement asiatiques (Sakamoto a étudié la musique ethnique) et sont exécutées avec grâce et rapidité, ce qui apparaît être un contre-pied certain à la musique pesante et monolithique de Kraftwerk. En un sens, plus optimiste.

Sakamoto a naturellement conscience de l'identité de la musique qu'il compose, en décalage avec celle des Allemands, sans pour autant renier le tribut qu'il doit à ces derniers. C'est ainsi sous forme de clin d'oeil qu'il intitule l'un de ses titres Das Neue Japanische Elektronische Volkslied (la Nouvelle Musique Populaire Electronique Japonaise) : Kraftwerk avait proclamé enregistrer de la musique folk pour temps modernes, Sakamoto s'annonce de même être un nouveau troubadour de cette époque, dont la musique s'apprête à rassembler le peuple japonais à travers un nouvel hymne, électronique soit, mais non décadent. L'optimisme juvénile dans tout son éclat : comment la culture populaire peut s'emparer des armes qui asservissent le peuple et par-là même l'affranchir de leur joug.

Island of Woods et Grasshoppers se détachent cependant singulièrement du son Kraftwerk-ien. La première composition est une longue plage ambient sans véritable structure apparente. Différents chants d'oiseaux se succèdent tandis que quelques notes au synthétiseur, tantôt lourdes, tantôt aériennes, apparaissent ponctuellement. Le champ sonore est très graduellement envahi par diverses sonorités éparses et nous sommes même surpris de reconnaître l'utilisation d'un long sample du traditionnel Oh When the Saints version big band. La piste se termine calmement sur un bruit envahissant de vagues venant s'échouer sur une grève. Résolument expérimental, mais loin d'être désagréable. Grasshoppers, qui pourrait aussi être intitulé composition pour deux pianos, est tout aussi étrange. La piste est constituée de plusieurs thèmes récurrents, plusieurs ph(r)ases musicales qui s'alternent, sans qu'aucun raccord autre qu'un léger silence ne soit effectué. Le procédé fait ainsi irrémédiablement penser aux cadavres exquis des surréalistes, où plusieurs parties d'une oeuvre sont correctement articulées mais forment un tout dont la cohérence ne peut être concrètement définie par le sens.

Pour le premier album d'un jeune compositeur-interprète, Thousand Knives est en tout point une véritable réussite, qui se paiera même le luxe de définir quelle sera la voie musicale empruntée par la suite par YMO. D'ailleurs deux des compositions qui y figurent, Thousand Knives et End of Asia, seront reprises plus tard par le groupe en live, et également en studio pour le deuxième titre. Autant pour sa qualité que pour sa signification historique - le premier album du génie Sakamoto, et l'un des premiers disques de musique électronique au Japon - Thousand Knives est un must à posséder. De plus, pour rassurer les derniers sceptiques, la production rétro n'a absolument rien perdu de son charme. Foncez !
items liés
artistes liés
commentaires
blog comments powered by Disqus
publicités