Chu Ishikawa - Tetsuo

chronique - 29.05.2009 00:00

Attention, BO culte.

Parasites télévisuels, informations électriques libres, vidées de leur référent. Lumière et formes naissantes. Noir et blanc, grain de pellicule 16 mm, bruit constant. Conflit des procédés, des signaux. Univers de tuyaux, câbles, moteurs, rouages, métal. L'infiniment grand prélevé dans le cadre. Frottements, glissements, frémissements, battements. Collision des motifs. Surchauffe. Débordements, défoncement du contenant, explosion du cadre. La matière filmique et sonore, le métal, martelé, pilonné, tournevissé, coupant, déchirant et déchiquetant, s'échappe, envahit l'espace, traverse les corps, le corps. Métal versus chair. Rouille, corruption et aliénation de l'humain, de l'humanité. Anéantissement total.

Voici en quelques mots la proposition narrative, et son prolongement sensoriel, du film Tetsuo : The Iron Man de Shinya Tsukamoto. Au milieu des années 80, alors que les jeunes Japonais ont bien appréhendé les principes du monde capitaliste établis par leurs aînés, une vision inquiétante du monde héritée de l'œuvre de K.W. Jeter, de Philip K. Dick ou de William Gibson, dans laquelle le gouvernement exerce son autorité à travers la globalisation de l'information et le contrôle absolu de sa rétroaction, devient le thème de prédilection de tout un pan de l'imaginaire collectif. L'idée de base de ce courant dérivé de la science-fiction, pour lequel une dénomination émerge, "cyberpunk", et qui brosse un portrait très sombre de nos sociétés contemporaines, est que consommer fait de soi un pion consentant de la dictature technocratique, emporté dans l'irrémédiable vortex de la régulation et de l'automatisation. Le salut communautaire consiste alors à s'immiscer dans le système, et à en trouver les failles afin d'en briser la chaîne corruptrice. De manière individuelle, l'ultime rempart contre la déshumanisation est toutefois l'affirmation et la réappropriation de son corps. Faire l'expérience de la violence physique, de la souffrance, de la mort, pour retrouver celle de la vie. Pour Shinya Tsukamoto, accueillir le métal en son sein est accepter l'adversité. S'offrir à la machine pour mieux l'appréhender, la supporter, la contrôler, puis l'annihiler. La pénétration de la chair ne se fait évidemment pas sans douleur, et le réalisateur met parfaitement à contribution les moyens visuels et sonores dont il dispose pour faire ressentir la tension des forces entre les matières.

Sorti en 1989 et dévoilé à travers les grands festivals internationaux, Tetsuo fait l'effet d'une bombe. Il fascine ou horripile, et gagne rapidement ses jalons d'œuvre culte. Véritable OVNI cinématographique, il propose en quelque sorte la rencontre explosive d'Einstürzende Neubaten avec Un Chien Andalou de Luis Buñuel. La bande-sonore contribue bien entendu à l'énorme succès du film, tant elle sert à merveille son propos. Il faudra cependant attendre 1992, et la sortie de Tetsuo 2 : Body Hammer, pour bénéficier de la commercialisation du CD Tetsuo, compilation de quelques morceaux enregistrés pour les deux métrages.

Angulaire, stridente et jaillissante, la musique composée par Chu Ishikawa examine le point d'impact du métal, froid et tranchant, avec la chair, à vif. De la collision du punk, de l'indus, et de l'ambiant, naît l'âpreté, la sévérité et la densité des textures, morcelées par une rythmique lancinante, compulsive et inépuisable, saturant et labourant l'espace. La symphonie urbaine, celle des machines, des moteurs et des turbines tournant à plein régime, destinée à maintenir la cadence accablante de la productivité. L'entrave à son mouvement provoque l'affrontement des forces en question, et c'est ainsi que le champ sonore se retrouve constamment pris dans l'opposition des éléments, s'entraînant et s'entredéchirant. Les percussions métalliques assaillent de toutes parts, enserrent les motifs mélodiques fuyants et les concassent lentement. Les ondes lumineuses, glaciales, se déroulent progressivement dans l'espace et ralentissent la mécanique avant de la tétaniser. Nous parcourons ainsi, piste après piste, les étapes de la restructuration du corps par le métal, dans l'alternance de son écorchure et de la cicatrisation des tissus. La pénétration de l'altérité, pour mieux l'anéantir. L'assimilation des rouages d'une société capitaliste toute-puissante, pour tenter de s'en évader.

Visionner ou écouter l'œuvre Tetsuo équivaut à se plonger dans l'univers sombre et pervers du Japon de la fin des années 80, derrière le voile rutilant de la réussite économique. Où les idéologies utopistes communautaires destinées à faire tomber le pouvoir en place, effritées par l'érosion de la désillusion, laissent la place à une anxiété plus individuelle, voire métaphysique : comment vivre, en tant que soi, au sein d'une société où la satisfaction des besoins et des désirs devient immédiate, automatique, et collective. Où les jeux vidéo, les manga, l'horreur et la pornographie deviennent les coupables idéals des pathologies sociales. Où la souffrance, la violence et la mort, perpétuées par une jeunesse désœuvrée, sacrifiée sur l'autel de l'opulence, font la une des journaux, transformées en produits de consommation. Embourbées dès lors dans un marasme constant, les voies semblent rester de nos jours encore sans issue. Comprendre Tetsuo permet tout du moins de gratter le vernis rose bonbon du Japon de Rondoudou et des gâteaux à la fraise tendus par de gentilles maids.

★★★★☆
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