Entretien avec ZENI GEVA

interview - 24.05.2009 00:00

Le légendaire groupe de hardcore nous parle de sa nouvelle tournée, du retour de T. Yoshida (Ruins), et des travaux de ses différents membres.

A l'occasion du grand retour de ZENI GEVA en Europe, Kazuyuki Kishino (KK. Null), Mitsuru Tabata et Tatsuya Yoshida nous reçoivent quelques heures avant leur concert à Paris pour une entrevue décontractée.


ZENI GEVA revient après presque sept ans d'absence. Quelles sont vos impressions sur cette tournée ?

Kazuyuki Kishino : C'est une question difficile. Nous avions l'intention d'effectuer une tournée européenne en 2007, mais malheureusement ma mère nous a quittés de manière brutale peu de temps avant de commencer. J'ai annulé la tournée et toutes les dates programmées. J'ai été très affecté par sa mort et il m'a fallu du temps avant de m'en remettre. Puis quand j'ai eu envie de retourner auprès de ZENI GEVA, nous avons eu cette opportunité de refaire une tournée. Notre ancien batteur était cependant un peu réticent aux concerts, et il a fallu que j'en trouve un nouveau. L'idée m'est alors venue tout d'un coup : "c'est Yoshida qu'il nous faut !" (rires). J'avais déjà joué avec lui il y a quelques années, au sein des groupes YBO² et Geva², alors pourquoi ne pas le refaire ? Par hasard, nous faisions partie de la même affiche lors d'une soirée à Tôkyô en 2008. Tandis que je jouais en solo, Yoshida était aux côtés de Keiji Haino, et je suis allé lui parler. Je lui ai demandé s'il avait envie de revenir auprès de ZENI GEVA, et il a répondu : "...attends voir... Oui !" (rires). C'est comme ça que ça s'est passé. Maintenant je suis très heureux et très positif quant au futur de ZENI GEVA. Nous n'avons pas encore enregistré de nouveaux morceaux parce que nous venons de nous reformer. Mais même si nous jouons toujours nos anciens titres, ils paraissent différents grâce aux arrangements et aux improvisations de Yoshida. C'est comme si nous faisions quelque chose de nouveau.

Les influences de ZENI GEVA sont très larges. Le passage des différents batteurs vous a-t-il permis à chaque fois de faire évoluer votre identité musicale ?

Kazuyuki Kishino : Non je ne pense pas. Mon identité musicale reste la même à la base. Bien sûr nos différents batteurs nous ont apporté de nouvelles influences, en ce qui concerne par exemple la structure des morceaux ou les arrangements, mais la base reste inchangée.

Ce qui veut dire que vous Kazuyuki, composez la plupart des morceaux du groupe ?

Kazuyuki Kishino : Oui c'est exact.

Plusieurs de vos albums ont été produits par Steve Albini, qui a également joué avec vous sur plusieurs compositions. Quand et comment l'avez-vous rencontré ?

Kazuyuki Kishino : Ce devait être en 1990, je pense. À l'époque, il y avait un américain vivant à Ôsaka qui avait créé un petit label du nom de Public Bath. C'était un grand fan de Big Black, Steve Albini et ZENI GEVA et il avait eu cette idée de nous faire travailler ensemble. En fait, je n'étais pas un grand fan de Big Black (rires). Mais il est venu nous voir avec cette proposition de faire enregistrer nos albums par Steve Albini, je me suis dit pourquoi pas ! Nous l'avons alors suivi jusqu'à son studio à Chicago.

Nous voudrions maintenant revenir sur votre adolescence. À quel âge avez-vous commencé à vous intéresser à la musique et qu'écoutiez-vous à cette époque ?

Kazuyuki Kishino : Ce sont les Carpenters et les Beatles qui m'ont fait m'intéresser à la musique occidentale, quand j'avais 10 ou 11 ans. Plus tard l'une de mes plus grosses influences a été Pink Floyd. Ce groupe a vraiment changé ma vie. En 1980, quand j'avais 19 ans, je suis allé voir le Wall Show à Londres. C'était la première fois que je séjournais à l'étranger. Avant cela je n'avais jamais eu l'idée de devenir musicien, je voulais plutôt devenir poète ou romancier. Mais après avoir vu Pink Floyd... wow (rires) ! La musique était si puissante. C'était une expérience réellement physique, au-delà des mots ou du langage. C'était ce que je voulais faire ! J'ai alors commencé à apprendre la basse, mais ça n'a pas vraiment fonctionné (rires). J'étais vraiment mauvais pour apprendre les accords. Puis j'ai abandonné. En 1981 ou 1982 je suis allé voir le premier concert de Fred Frith à Tôkyô. Il posait sa guitare sur une table et lançait des objets sur les cordes. Les sons étaient très beaux. C'était quelque chose de nouveau pour moi qui pensais qu'on devait tous apprendre les accords et les gammes. Mais là, rien de tout ça ! C'était juste faire du bruit et s'amuser. C'était fantastique. Et je me suis dit que je pouvais faire ça (rires). Puis je me suis mis à la guitare. De la même façon.

Vous avez dit que vous vouliez devenir poète. Qu'est-ce que vous lisiez à cette époque ?

Kazuyuki Kishino : Quand j'étais adolescent, j'aimais surtout lire les auteurs français, comme Arthur Rimbaud, Verlaine, Mallarmé, et autres. Le symbolisme. J'aimais aussi Le Clézio.

Vous avez une carrière très prolifique en solo ou au sein de diverses collaborations. Revenir à la structure du groupe vous permet-il de trouver un certain équilibre ?

Kazuyuki Kishino : Oui c'est comme ça que j'aime travailler. Avoir un certain équilibre. Mais je suis gourmand alors je veux faire les deux (rires).

De nombreuses et importantes formations rock ou noise sont nées au Japon dans les années 80 et 90. A l'époque de vos débuts, aviez-vous ressenti un climat particulier d'effervescence musicale ?

Kazuyuki Kishino : Je pense qu'à cette époque le Japon a reçu une grande influence de la part des musiques alternatives anglo-saxonnes. Le Japon est un pays où il est facile de recevoir toutes sortes d'informations venues de l'étranger. Nous pouvons maintenant écouter toutes ces musiques punk, progressives, techno, indus, quelles que soient leur époque. A Tôkyô on trouve facilement ce que l'on veut chez les disquaires. Nous avons accès à beaucoup de choses. Vous pouvez trouver votre plaisir quels que soient vos goûts. Le mouvement appelé indépendant au Japon a commencé dans les années 80. (Il désigne Tatsuya Yoshida et Mitsuru Tabata : ) Et je pense que nous sommes au centre de cette scène (rires). Avec des groupes tels que YBO², Ruins, Boredoms... Nous avons innové à cette époque (rires).

Justement, quelle a été la réception du public face à ces groupes ?

Kazuyuki Kishino : C'était un mouvement très spontané. Nous n'aspirions pas à quelque chose de particulier. C'était une génération de musiciens qui travaillait de manière instinctive. Je pense que c'était ce que les gens voulaient, même si c'était et que ça reste underground. Mais nous n'avions reçu aucune objection. Tout le monde a été réceptif à notre musique.

Pensez-vous que le public actuel est toujours intéressé par ces mouvements ?

Kazuyuki Kishino : Je ne suis pas sûr que les jeunes s'intéressent à ça maintenant. (Il se tourne vers les autres et leur demande en japonais : ) Et vous qu'est-ce que vous pensez de la situation musicale actuelle au Japon ?

Mitsuru Tabata : Il y a maintenant trop de jeunes qui veulent faire de la musique. Et nous sommes dans une situation étrange car ceux qui veulent jouer doivent payer pour pouvoir passer dans des salles.

Kazuyuki Kishino : Personnellement, je ne pense pas qu'il y ait de problème inhérent au Japon. C'est quelque chose de plus général. Grâce à Internet, nous avons maintenant accès à toutes sortes d'informations, de musiques, quel que soit le moment. Il n'y a pas de distinction à faire entre la situation musicale actuelle au Japon, ou en France. C'est un problème plus complexe que cela.

Maintenant, les gens ne sont plus capables d'apprécier un style de musique en particulier. Ils piochent n'importe où et n'importe quoi sans connaître réellement ce qu'ils sont en train d'écouter.

Kazuyuki Kishino : Oui c'est ça. Ils se fichent complètement de savoir d'où provient ce qu'ils écoutent. Ils sont comme dans un convini (rires). Oh aujourd'hui je vais tester ça, je vais manger ça (rires).

Est-ce que les musiques dites expérimentales représentent quelque chose de particulier pour vous ?

Kazuyuki Kishino : Pour moi il n'y a pas de catégories ou de genres à la base. Je fais juste ce que j'ai envie de faire. Je ne me dis jamais : "Ok, je vais faire de la noise ou de la musique expérimentale". C'est ma nature (rires).

Le retour de Tatsuya Yoshida auprès de ZENI GEVA, la reformation récente d'ANP ou la réédition de Maximum Money Monster sont autant d'éléments qui font resurgir soudainement le passé. Est-ce une coïncidence ou y a-t-il une réelle volonté de revenir à la source ?

Kazuyuki Kishino : Tout cela est juste arrivé comme ça, par coïncidence. J'ai rencontré Seijiro Murayama par accident à Paris en 2001, et nous avons décidé de reformer ANP. J'avais donné un concert et il est venu me voir en backstage, "bonjour !". "Toi ici !" (rires). Cela faisait vingt ans que nous avions perdu contact, et il réapparaissait soudainement. C'était amusant.

Pour en venir à vos futurs projets, pouvons-nous espérer bientôt l'enregistrement d'un nouvel album de ZENI GEVA ?

Kazuyuki Kishino : Oui j'espère.

Avec Tatsuya Yoshida ?

Kazuyuki Kishino : Oui bien sûr. Mais nous verrons. Nous n'avons pas encore eu le temps de nous réunir en studio avant la tournée. Quand nous rentrerons j'espère que nous aurons le temps de nous rapprocher, musicalement et personnellement.

Nous avons maintenant une question pour Mitsuru Tabata. Vous avez déclaré il y a peu pour le webzine Jrawk vouloir composer des bandes-sonores pour films d'horreur, de l'"horrorbient". Avez-vous eu des opportunités depuis ?

Mitsuru Tabata : Oui je suis actuellement en train d'enregistrer un disque de musique d'horreur.

Pour un film ?

Mitsuru Tabata : Non. Nous imaginons juste le film.

Kazuyuki Kishino : J'en ai fait un également. Mon album Akumu, qui signifie "Cauchemar", est une bande-sonore pour un film imaginaire.

Kazuyuki, les expérimentations électroniques deviennent une part importante de votre travail solo, comme c'est le cas dans Akumu par exemple. Éprouvez-vous parfois le désir de revenir à ce son brut et organique que peut par exemple vous offrir ZENI GEVA ?

Kazuyuki Kishino : Je pense que mes sons électroniques sont déjà organiques. Je n'ai jamais pensé que ma musique était digitale ou mécanique.

En effet, il y a également ces field recordings (enregistrements de terrain) que vous incluez à vos albums. Quel est le type de lieu que vous appréciez pour faire ce genre de travail ?

Kazuyuki Kishino : Je n'ai pas encore une grande expérience du field recording, mais j'aime beaucoup l'Australie pour enregistrer les sons naturels. En 2006, je me suis rendu au parc national de Kakadu, au nord de l'Australie, en pleine nature. Ça m'a juste complètement émerveillé. J'ai pu y entendre la symphonie de la nature. Pas besoin de drogues (rires). C'est un total retour aux sources, et en même temps une impression très cosmique.

Vous n'avez jamais été intéressé par le field recording en milieu urbain ? Par exemple à Tôkyô, en pleine ville, au milieu de la circulation...

Kazuyuki Kishino : Non, je déteste les sons artificiels, comme ceux provenant des voitures ou des usines. Il m'est arrivé pourtant d'enregistrer en banlieue de Tôkyô lorsque j'y habitais. Il y a vingt ans, il n'y avait pas encore autant de maisons et de personnes que maintenant. On pouvait apprécier la nature, les arbres, les oiseaux, les animaux sauvages. Mais maintenant ces mêmes lieux sont surpeuplés. On y trouve surtout des usines ou des grands magasins. Bien sûr, il y a encore quelques endroits avec de la verdure où j'essaie d'enregistrer le chant des oiseaux, mais c'est très difficile (imite le son d'une voiture) (rires). Quelquefois je parviens quand même à capter des moments intéressants. Un mélange de sons naturels et de sons artificiels. Quand j'ai la chance de pouvoir enregistrer ce genre de choses, je l'utilise. Comme le chant des oiseaux mêlé à des bruits d'usine. Ce sont des événements qui semblent inattendus mais qui se manifestent pourtant tout d'un coup. Le plus important est de définir si ce que vous entendez là est intéressant ou non. Ce genre de choses arrive bien entendu tous les jours, et si vous n'y prêtez pas attention, c'est juste du bruit ambiant. Si vous l'écoutez attentivement et le trouvez intéressant, il prend une signification particulière. C'est cela qui me plaît dans le field recording, ça ne peut être parfait. Toujours quelque chose de non prémédité arrive.

Vous ne pouvez pas contrôler cet aspect de votre travail.

Kazuyuki Kishino : Oui, c'est ça, je ne peux pas le contrôler. C'est ce qui m'intéresse, et que je trouve amusant.



Nous tenons à remercier Jean-François des Instants Chavirés, et bien entendu Kazuyuki Kishino, Mitsuru Tabata, et Tatsuya Yoshida pour leur disponibilité et leur grande indulgence envers notre diction laborieuse en anglais.
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