Boris - Boris at last -Feedbacker-

chronique - 07.09.2008 14:00

Révision d'une petite équation musicale élémentaire pour la rentrée : (Rock + Drone) Boris = Feedbacker = chef d'oeuvre - 10/10

Vous êtes-vous déjà demandés ce que pouvait éprouver un naufragé, seul, isolé, pris dans un ouragan en pleine mer tropicale ? Le corps immergé dans l'eau, englouti sous les bourrasques, dérobé par les flots, balloté et noyé, tiré dans les profondeurs avant d'être recraché puis de nouveau submergé. A priori seuls les plus casse-cous (ou les suicidaires) tentent d'approcher l'expérience en attrapant leur surf avant d'aller taquiner les plus hautes vagues du monde à Hawaï. Pour les autres, il suffit de coiffer un casque stéréo, et d'enclencher le CD Boris at last -Feedbacker- de Boris.

Boris est un des groupes underground japonais les plus populaires dans le monde, toujours à l'affût de nouvelles sonorités, toutes plus extrêmes les unes que les autres, de nouveaux seuils à enfoncer, de nouvelles barrières à défoncer. La musique du trio est difficile à décrire : drone (ces notes qui durent, durent, durent...), noise, ambient, psychédélique, pop, rock, stoner, punk, metal, tout est passé au vieux mixer taché et rouillé, celui dont les mamies nous mettent en garde car on peut y laisser des extrémités, et qui laisse des gros morceaux dans la purée. Leur sixième album, Boris at last -Feedbacker-, édité en 2003, est l'un des plus populaires du groupe, planant, agressif, enivrant, décapant, mais surtout (et toujours) fascinant.

Le disque est constitué d'un seul titre, Feedbacker, découpé en cinq pistes, cinq actes différents, révélant les différents stades d’évolution d'une asphyxie auditive, de la mise sous tension et des premières vibrations, jusqu'au tsunami sonore et le maelstrom de la déstructuration. L'album s'ouvre sur les circonvolutions acoustiques de la guitare de Wata. Les quelques accords qu'elle plaque sont amplifiés et traînés, soutenus. Ils se font écho et perdurent durant de longues minutes, imperturbables, amenant le champ sonore à se retrouver saturé d'un lent et chaud bourdonnement hypnotiseur. Le drone dans sa perfection même. Porté par la douce vague de ces notes engendrées par la pédale à sustain, maintenues dans le temps et dans l'espace, nous dérivons lentement alors qu'Atsuo et Takeshi s'emparent de leur instrument respectif et en laissent entendre les premières notes. Le rythme de la batterie est très discret, lointain, répété comme une pénible incantation, tandis que la guitare de Takeshi égrène quelques timides notes aigües et cristallines, qui viennent se former en profondeur telles des bulles d'air et éclatent gentiment à la surface. La température est caniculaire, et la première dépression apparaît avec un grondement. La guitare de Wata s'élève puis se détache du doux ballottement sonore en invoquant le tonnerre, qui s'abat avec une intensité de plus en plus grande. Puis les derniers échos résonnent, et le calme revient, pour laisser place à la voix langoureuse, fragile et mal assurée de Takeshi. La partie vocale est de courte durée. Elle instaure la crainte, et laisse entrevoir les nuages d'orage qui s'amoncellent au-dessus de nos têtes, gonflés de douleur. Le déluge éclate enfin, tel que nous l'attendions. Les guitares sont saturées à l'extrême, elles transpercent et brûlent, tandis que la basse et la batterie font vibrer l'univers sur ses fondations. La voix de Takeshi vient se mêler au capharnaüm, et bientôt les points de repères n’existent plus. Tout est mis sans dessus-dessous et dégringole. Mais le chaos est organisé, il n'y a aucune rupture avec l'instant précédent. Tout n'est que succession d'événements logiques, et bientôt la douce paresse éprouvée encore quelques minutes auparavant n'est plus. On ne l'a même pas vu s'éloigner. Elle n'a tout simplement plus d'existence, et nous nous demandons si nous n'avons pas rêvé alors que les déflagrations sonores s'intensifient, au point d'annihiler complètement toute forme de mélodie ou d'harmonie. Pendant un temps indéfinissable, long, très très long, les guitares hurlent à la mort, et brouillent l'espace sonore de leurs multiples larsens et vrombissements. Puis lentement, le tourbillon s'éloigne. La douce mélodie des premières minutes se fraie un chemin à travers cette désolation sonore et refait surface. Nous ouvrons la bouche, chassons l'eau tumultueuse de nos poumons, et reprenons notre souffle. L'orage est passé, et nous nous retrouvons de nouveau face à cette étendue sans fin, au milieu de nulle part, caressé et bercé par le bienveillant roulis des vagues. Et nous y sommes tellement bien que nous désirons nous transformer en bouteille jetée à la mer, et ne jamais être retrouvée. En attendant la prochaine dépression.

Bien qu'agressive, parfois brouillonne (voire insupportable diront certains), la musique de Boris reste toujours stupéfiante et est d'une force exceptionnelle. Vous l'aurez compris, ce Feedbacker est l'un de ces disques capables de générer un univers à lui tout seul, et dans lequel nous ne pouvons nous empêcher de retourner. Un pur bijou de musique brute, directe, sachant allier violence et extrême douceur. Nous sommes ici à des milliers de kilomètres de ces productions calibrées pour plaire à un public large : Boris a toujours fait et fait toujours la musique qu'il aime, sans qu'aucun avis ne soit demandé, et c'est justement de ce type d'artistes que naissent les plus grands chefs-d'oeuvre capables de traverser les décennies sans subir l'affliction du temps. Alors si vous êtes Rock, ou que vous avez juste l'envie de découvrir de nouvelles sensations, ruez-vous sans regret sur Boris at last -Feedbacker- !
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